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Le regard : à la croisée de l’autre et de soi-même.

  • salimaguyon7
  • 17 mai
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 18 mai



Un regard suffit parfois à nous apaiser. Ou au contraire à nous faire vaciller.

Un regard qui accueille, qui fuit, qui juge, qui admire, qui ignore. Sans un mot, quelque chose circule déjà. Le regard fait partie de ce que l'on appelle la communication non verbale mais réduire le regard à une simple fonction visuelle serait oublier sa puissance profondément humaine.

Regarder ne consiste pas seulement à voir : c'est orienter son attention, c'est considérer, c'est donner une place, c'est reconnaître une existence.

 

Le regard des autres : là où nous commençons à exister

 Notre histoire avec le regard commence bien avant l'âge adulte : elle débute dès les premiers mois de vie.

En psychanalyse, Jacques Lacan a développé le concept du stade du miroir. Entre six et dix-huit mois environ, l'enfant découvre son image et reconnaît progressivement qu'elle lui appartient.

Cette étape est majeure car jusqu'alors, le bébé vit son corps de manière très sensorielle, morcelée. Le miroir lui offre soudain une image globale, unifiée de lui-même. Ce processus ne se construit pas seul. En effet derrière le miroir se trouve souvent un autre regard qui accompagne, qui nomme, qui sourit, qui dit parfois silencieusement : "Oui, c'est bien toi."

Avant même de nous voir nous-mêmes, nous nous découvrons dans les yeux des autres.

 

Donald Winnicott écrivait :

"Que voit le bébé quand il regarde le visage de sa mère ? Il se voit lui-même."

Cette phrase est immense.

Elle signifie que notre sentiment d'exister se construit dans ce premier miroir vivant qu'est le visage de celui qui prend soin de nous.

Tous les regards rencontrés dans notre histoire, ceux de nos parents, de nos éducateurs, de nos frères, de nos sœurs, de nos pairs, laissent une empreinte.

Ils s'infusent lentement en nous.

Ils nourrissent ou appauvrissent l'image que nous avons de notre être.

 

Le regard de soi à soi : avec quels yeux nous regardons-nous ?

Comme l'écrivait Carl Gustav Jung :

"Ta vision ne devient claire que lorsque tu peux regarder dans ton cœur. Celui qui regarde à l'extérieur rêve ; celui qui regarde à l'intérieur s'éveille."

Le regard ne se dirige pas en effet seulement vers l'extérieur.

Il existe aussi un regard intérieur : celui que nous portons sur nous-mêmes, notre histoire, nos blessures, nos désirs.

Pourtant ce regard intérieur n'est pas toujours véritablement le nôtre.

Il est souvent composé d'une multitude de regards rencontrés au fil de notre histoire : une mère qui rassure ou critique, un père qui valorise ou se montre distant, une remarque, une humiliation, une comparaison, un amour, un rejet.

Peu à peu, ces regards s'infusent jusqu'à devenir une voix intérieure silencieuse.

Alors certains se regardent avec douceur.

D'autres avec exigence.

Certains se sentent légitimes à exister.

D'autres traversent la vie avec le sentiment diffus de ne jamais être assez.

C'est là que la psychanalyse évoque le narcissisme.

Contrairement à l'idée courante, le narcissisme n'est pas uniquement un excès d'amour de soi.

Pour Sigmund Freud, il représente aussi l'investissement affectif que nous portons à notre propre personne : notre capacité à nous sentir dignes d'amour, de valeur et d'existence.

Lorsque ce socle est suffisamment solide, nous pouvons traverser les regards extérieurs sans nous y perdre.

Lorsqu'il est fragilisé, chaque regard peut devenir une épreuve :

"Que pensent-ils de moi ?", "Suis-je à la hauteur ?" , "Suis-je suffisamment… ?"

Alors certains cherchent à réparer cette blessure à travers leur apparence.

Nous vivons dans une société où de nombreux moyens existent pour embellir ou transformer le corps.

Mais derrière le désir de changer son image existe parfois une quête plus profonde : celle d'un regard plus doux sur soi-même.

En séance, il arrive parfois qu'au-delà des symptômes, une autre question se dessine :

Avec quels yeux avez-vous appris à vous regarder ?

Car apprendre à regarder à l'intérieur ne consiste pas seulement à observer ses émotions ou ses pensées. Cela demande parfois de distinguer ce qui nous appartient réellement de ce qui a été déposé en nous.

 

Le regard thérapeutique : être vu autrement

Petite déjà, je passais beaucoup de temps à observer la nature, les insectes, les animaux, les visages.

Je regardais pour comprendre.

C'est encore ce que je fais aujourd'hui en séance.

Certains patients se sentent d'abord déstabilisés lorsque mon regard se pose sur eux avec intensité dans le silence. Il ne s’agit pas d’un regard qui scrute, mais d’un regard qui cherche à rejoindre leur monde émotionnel, car au-delà des mots, je cherche à les rejoindre là où ils sont vraiment.

Puis progressivement quelque chose se relâche : au fil des séances, un espace se crée.

Le masque tombe et parfois, pour la première fois depuis longtemps, la personne ose déposer ce qui la fait réellement souffrir. Avant d'être compris, nous avons besoin d'être vus.

Le regard thérapeutique possède alors une place particulière : il ne cherche pas à corriger, il ne cherche pas à imposer, il n'enferme pas, il accueille.

Il tente d'offrir un espace où l'autre puisse se rencontrer autrement.

 

En psychanalyse active intégrative, j'utilise également une autre forme de regard : celui tourné vers l'avenir. Je demande souvent à mes patients quelle situation concrète ils aimeraient vivre dans un futur proche. Cette question ouvre une direction, un horizon. Le simple fait de l’identifier par des mots, c'est déjà commencer à le construire. Une intention prend forme, une possibilité apparaît.

Quelque chose naît : la possibilité de construire sa vie avec davantage de conscience.

Au fond, être véritablement regardé ne signifie pas être observé : cela signifie être reconnu.

Un regard suffisamment juste peut nous aider à retrouver une manière plus douce et plus vraie de nous regarder nous-mêmes.

 

« C’est une joie d’être caché, mais un désastre de ne pas être trouvé. »  

Donald Winnicott, Jeu et réalité

 

 
 
 

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