Quand le besoin de sécurité devient une prison
- salimaguyon7
- 24 juin
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 juin

« Je vérifie dix fois si j'ai bien fermé ma porte. »
« Il faut que tout soit impeccable pour que je puisse me reposer. »
« J'anticipe systématiquement ce qui va se passer. »
« Ce qui est fait n'est plus à faire. »
« J'angoisse rien qu'à l'idée de prendre le train. »
.......
Ces phrases, je les entends régulièrement dans mon cabinet.
À première vue, elles semblent différentes. Pourtant, elles racontent souvent la même histoire : celle d'une anxiété sous-jacente et d'un besoin de contrôle destiné à nous rassurer.
Contrôler, anticiper, vérifier, organiser, prévoir.... Ces comportements ne sont pas des défauts mais bien souvent des tentatives de nous protéger d'une angoisse plus profonde.
Car derrière le besoin de contrôle se cache fréquemment un besoin de sécurité.
Notre histoire personnelle peut parfois nous éclairer : une enfance marquée par l'imprévisibilité, des séparations précoces, une éducation exigeante laissant peu de place aux émotions, ou encore un environnement où l'enfant a dû devenir responsable trop tôt peuvent conduire à développer l'idée que tout repose sur lui. C'est ainsi qu'il apprend à surveiller, à prévoir, à ne rien laisser au hasard, à rester en alerte.
Peu à peu, ce qui n'était au départ qu'une stratégie de protection devient un mode de fonctionnement permanent.
La pensée se rigidifie : les habitudes deviennent des obligations, les précautions deviennent des rituels, les règles que l'on s'impose deviennent de moins en moins négociables.
Il faut que les choses soient faites d'une certaine manière, que tout soit prévu, que rien ne dépasse.
Cette rigidification procure une impression de sécurité, mais elle a un coût considérable : elle réduit progressivement notre capacité d'adaptation.
Or la vie est mouvement. Elle est faite de changements, d'imprévus, de rencontres et parfois même de chaos.
Lorsque notre fonctionnement devient trop rigide, nous cessons peu à peu de nous ajuster à la vie. C'est alors à nous de nous épuiser pour tenter de contraindre la vie à entrer dans le cadre que nous avons construit.
Plus nous cherchons à tout maîtriser, plus l'imprévu devient menaçant.
Plus nous tentons d'éliminer l'angoisse, plus elle prend de place.
Le contrôle agit souvent comme un calmant temporaire. Il soulage sur le moment mais entretient le problème sur le long terme.
Comme le soulignait le philosophe stoïcien Marc Aurèle :
« Tu as pouvoir sur ton esprit, non sur les événements extérieurs. »
Une phrase simple mais qui nous rappelle une vérité fondamentale : nous ne contrôlons pas la vie.
La vie est faite de rencontres, de hasards, de séparations, de joies et d'événements imprévus.
Dans la nature, ce qui résiste aux tempêtes n'est pas toujours le plus solide. C'est souvent ce qui possède suffisamment de souplesse pour accompagner le mouvement. L'arbre trop rigide finit par rompre là où le roseau plie avant de se redresser.
Notre société actuelle nous pousse pourtant souvent dans la direction inverse.
Nous devons être performants, réactifs, disponibles, productifs.
Les technologies censées nous faire gagner du temps ont paradoxalement contribué à l'accélération de nos rythmes de vie.
Le sociologue Hartmut Rosa parle d'une « accélération sociale » : nous faisons davantage de choses en moins de temps mais avons pourtant le sentiment permanent d'en manquer. Nous remplissons nos agendas, nous remplissons nos journées, nous remplissons nos pensées.
Mais à force de remplir, que reste-t-il ?
Du point de vue psychanalytique, cette question est essentielle. En effet , dans le trop-plein, il n'y a plus de place pour le vide et sans vide, rien de nouveau ne peut émerger.
Pas de désir, pas de créativité, pas de rencontre véritable avec soi-même, pas de surprise. Pas de vie.
Le psychanalyste Donald Winnicott écrivait :
« C'est dans le jeu, et seulement dans le jeu, que l'individu est capable d'être créatif et d'utiliser sa personnalité tout entière. »
Le jeu dont il parle n'est pas seulement celui de l'enfant.
C'est aussi la capacité de l'adulte à se laisser surprendre, à ne pas tout savoir d'avance, à accepter qu'une part de l'existence lui échappe. Vivre, ce n'est pas seulement fonctionner., c’est aussi pouvoir ressentir , s'émerveiller, désirer, créer. Aimer.
Tout cela demande un minimum de disponibilité intérieure.
Je pose parfois cette question à mes patients :
« Qu'est-ce que cela veut dire bien vivre sa vie pour vous ? »
Très souvent, un silence s'installe.
Un silence révélateur. Nous savons organiser nos journées, répondre aux sollicitations, prendre soin des autres, mais savons-nous encore ce qui nous fait profondément vibrer ?
À vouloir tout contrôler, nous risquons parfois de perdre le contact avec l'essentiel : notre propre désir. La question n'est peut-être pas : « Comment contrôler davantage ? »
Mais plutôt : « Que pourrait-il se passer si je m'autorisais un peu plus de confiance dans la vie ? »
En effet, il existe une différence fondamentale entre être acteur de sa vie et vouloir la maîtriser entièrement. La première attitude nous rend vivants tandis que la seconde finit souvent par nous épuiser.
Le lâcher-prise n'est pas renoncer à agir. C'est renoncer à l'illusion que tout dépend de nous.
Et vous alors ? Quand avez-vous laissé une place à l'imprévu pour la dernière fois ?



Et du coup, je suis allée relire cette fable célebre :)
C est très parlant et tellement vrai.